{"id":53552,"date":"2018-12-25T21:50:33","date_gmt":"2018-12-25T20:50:33","guid":{"rendered":"https:\/\/www.elhayatalarabiya.net\/fr\/?p=1169"},"modified":"2018-12-25T21:50:33","modified_gmt":"2018-12-25T20:50:33","slug":"meprise-par-les-riches-et-les-encyclopedistes-rousseau-etait-aussi-un-gilet-jaune-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.elhayatalarabiya.net\/ar\/meprise-par-les-riches-et-les-encyclopedistes-rousseau-etait-aussi-un-gilet-jaune-1\/","title":{"rendered":"M\u00e9pris\u00e9 par les riches et les encyclop\u00e9distes-  \u00ab\u00a0Rousseau \u00e9tait aussi un Gilet Jaune\u00a0!\u00a0\u00bb (1)"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>A d\u00e9faut de lire Rousseau, on aime le caricaturer. Ce doux r\u00eaveur aux illusions champ\u00eatres ne serait bon qu\u2019\u00e0 susciter des ferveurs pr\u00e9pub\u00e8res. Au mieux, il serait un pr\u00e9romantique dont l\u2019\u0153uvre d\u00e9su\u00e8te moisit dans les rayons des biblioth\u00e8ques. Au pire, un illumin\u00e9, un \u00e9corch\u00e9 vif, un psychopathe dont les principes funestes auraient engendr\u00e9 le totalitarisme. Vilipender ce manant, ce paria de la philosophie \u00e9gar\u00e9 dans un si\u00e8cle de jouisseurs fortun\u00e9s remonte \u00e0 une longue tradition. Perspicace, Henri Guillemin soulignait la profonde solitude de Jean-Jacques \u00e0 l\u2019ombre des Lumi\u00e8res. <\/strong><\/p>\n<p><strong>Par\u00a0<a href=\"https:\/\/www.mondialisation.ca\/author\/bruno-guigue\">Bruno Guigue<\/a><\/strong><\/p>\n<p>In mondialisation.ca<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<strong><em>Rousseau, au XVIII\u00e8me si\u00e8cle, c\u2019est l\u2019homme qui dit, ouvertement, sur la soci\u00e9t\u00e9 telle qu\u2019elle est, tout ce qu\u2019on ne doit pas dire lorsqu\u2019on est bien \u00e9lev\u00e9 et qu\u2019on veut faire carri\u00e8re<\/em><\/strong>. Il ne se contente pas d\u2019exasp\u00e9rer les Encyclop\u00e9distes avec ses propos sur l\u2019\u00e2me, sur Dieu, sur la fin de l\u2019homme, mais il les horrifie, en outre, et les \u00e9pouvante, en parlant sans respect des grands et des riches. On n\u2019est pas tr\u00e8s port\u00e9, du c\u00f4t\u00e9 philosophique, \u00e0 des consid\u00e9rations de cette esp\u00e8ce.\u00a0<em>La secte<\/em>, dira Robespierre,\u00a0<em>d\u00e9clamait quelque fois contre le despotisme<\/em>, mais ses membres s\u2019employaient au mieux \u00e0 se faire\u00a0<em>pensionner par les despotes<\/em>. D\u2019Holbach, Helv\u00e9tius, appartiennent \u00e0 la haute bourgeoisie financi\u00e8re \u00bb.<\/p>\n<p>Les Encyclop\u00e9distes poursuivaient Rousseau de leur m\u00e9pris. Mais Voltaire n\u2019est pas en reste. \u00ab Il s\u2019est gliss\u00e9 par ses sp\u00e9culations, \u00e9crit Guillemin, dans la classe entretenue et n\u2019entend pas qu\u2019on touche au syst\u00e8me. Pour lui, ouvriers et paysans constituent la\u00a0<em>populace<\/em>, et le premier devoir des travailleurs est de rester muets dans cette servitude laborieuse qui nourrit les nantis \u00bb.\u00a0<strong><em>Rousseau ? Pour Voltaire, c\u2019est un gueux qui voudrait que les riches fussent vol\u00e9s par les pauvres.<\/em><\/strong>\u00a0Ce que la bourgeoisie d\u00e9teste, en lui, \u00ab c\u2019est l\u2019homme du\u00a0<em>Discours sur l\u2019in\u00e9galit\u00e9<\/em>\u00a0et du\u00a0<em>Contrat social<\/em>, ce livre, \u00e9crit Mallet du Pan,\u00a0<em>qui fut le Coran des discoureurs de 1789<\/em>. Il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9crivain\u00a0<em>plus propre \u00e0 rendre le pauvre superbe<\/em>, note Joubert le 15 avril 1815. Et Bruneti\u00e8re d\u2019insister, avec une grimace de d\u00e9go\u00fbt, sur le pedigree naus\u00e9eux de Rousseau :\u00a0<em>les parents de Rousseau \u00e9taient peuple, au sens le plus f\u00e2cheux du mot ; la vulgarit\u00e9 de ses origines, c\u2019est le premier trait de son caract\u00e8re<\/em>. Au point culminant de la r\u00e9action bourgeoise, apr\u00e8s ces Journ\u00e9es de Juin 1848 qui l\u2019ont jet\u00e9 \u00ab dans des tremblements \u00bb, Sainte-Beuve accable Rousseau de son m\u00e9pris de classe. \u00ab\u00a0<em>Rousseau a \u00e9t\u00e9 laquais<\/em>, dit-il, et il ajoute finement :\u00a0<em>On s\u2019en aper\u00e7oit<\/em>. Taine, au lendemain de la Commune, ne voit dans toute la pens\u00e9e de Rousseau qu\u2019une\u00a0<strong><em>rancune de pl\u00e9b\u00e9ien, pauvre, aigri, et qui, entrant dans le monde, a trouv\u00e9 la place prise et n\u2019a pas su s\u2019y faire la sienne ; il n\u2019\u00e9chappe \u00e0 l\u2019envie que par le d\u00e9nigrement \u00bb<\/em><\/strong>\u00a0(Henri Gullemin,\u00a0<em>Du contrat social<\/em>, Pr\u00e9sentation, UGE, 1973).<\/p>\n<p>Et si cette haine pour Rousseau t\u00e9moignait en faveur de sa philosophie, montrant qu\u2019il n\u2019avait pas seulement une longueur d\u2019avance sur son temps, mais aussi sur le n\u00f4tre, et qu\u2019il ne pouvait \u00e9chapper \u00e0 son destin solitaire en attaquant l\u2019injustice sur tous les fronts ? Ce n\u2019est pas seulement sa psychologie singuli\u00e8re qui dressait Rousseau contre une soci\u00e9t\u00e9 vermoulue, mais sa pens\u00e9e profonde, son syst\u00e8me philosophique. Il d\u00e9testait la bourgeoisie pour son \u00e9go\u00efsme rapace, pour ses m\u0153urs d\u00e9prav\u00e9es : elle le ha\u00efssait, elle, pour ses id\u00e9es. Son \u00e9poque, il la d\u00e9finissait dans une lettre au\u00a0<em>Mercure<\/em>\u00a0comme\u00a0<strong><em>\u00ab un si\u00e8cle de charlatanerie o\u00f9 les plus grands fripons ont toujours l\u2019int\u00e9r\u00eat public \u00e0 la bouche \u00bb<\/em><\/strong>. Et dans l\u2019<em>Emile<\/em>, il lan\u00e7ait cet avertissement :\u00a0<strong><em>\u00ab Vous vous fiez \u00e0 l\u2019ordre actuel de la soci\u00e9t\u00e9 sans songer que cet ordre est sujet \u00e0 des r\u00e9volutions in\u00e9vitables \u00bb<\/em><\/strong>. Sa philosophie, on le sait, pr\u00e9figurait la R\u00e9volution fran\u00e7aise. Mais prenons garde \u00e0 ne pas arrimer Rousseau au port de la bourgeoisie ascendante. La rigueur de sa pens\u00e9e emportait le philosophe-paria fort loin de ces rivages rassurants. Et s\u2019il a nourri de ses id\u00e9es le processus r\u00e9volutionnaire, il a surtout anticip\u00e9 son usurpation par la bourgeoisie<\/p>\n<p><strong>Une philosophie de la libert\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>Quelle est sa philosophie ? Un principe en donne la ligne directrice : qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019\u00e9ducation ou de gouvernement, il condamne comme contraire \u00e0 la nature tout ce qui porte atteinte \u00e0 la libert\u00e9 humaine. La libert\u00e9 est en effet la qualit\u00e9 native de l\u2019homme, elle fait \u00ab la dignit\u00e9 de son \u00eatre \u00bb. C\u2019est encore ce qu\u2019il veut dire lorsqu\u2019il affirme dans le\u00a0<em>Contrat social<\/em>\u00a0que l\u2019homme est \u00ab n\u00e9 libre \u00bb ou lorsqu\u2019il \u00e9crit dans le\u00a0<em>Discours sur l\u2019in\u00e9galit\u00e9<\/em>\u00a0: \u00ab ce n\u2019est pas tant l\u2019entendement qui fait parmi les animaux la distinction sp\u00e9cifique de l\u2019homme que sa qualit\u00e9 d\u2019agent libre \u00bb. Mais commen\u00e7ons par le commencement. D\u00e9couvrons l\u2019homme de la nature enfoui sous l\u2019homme de l\u2019homme. Pour remonter au v\u00e9ritable \u00e9tat de nature, il faut faire abstraction de l\u2019homme social, il faut se repr\u00e9senter l\u2019homme dans son \u00e9tat natif, sorti des mains de la nature, nimb\u00e9 de son innocence originelle. S\u2019abandonnant \u00e0 l\u2019anthropologie-fiction, il faut\u00a0<em>imaginer<\/em>\u00a0les hommes dispers\u00e9s, \u00e9pars dans les for\u00eats. Cet \u00e9tat d\u2019isolement est une fiction, mais on ne peut s\u2019en passer si l\u2019on veut \u00ab bien juger de notre \u00e9tat pr\u00e9sent \u00bb. Dans cet \u00e9tat d\u2019isolement, l\u2019homme jouit de l\u2019ind\u00e9pendance la plus compl\u00e8te car il se suffit \u00e0 lui-m\u00eame. Rien ni personne ne saurait l\u2019asservir. Aucun lien de d\u00e9pendance ne lie l\u2019homme \u00e0 l\u2019homme dans l\u2019\u00e9tat de nature, et c\u2019est dans ce sens que cet \u00e9tat est exemplaire.<\/p>\n<p>Il faut bien comprendre que la fiction philosophique de l\u2019\u00e9tat de nature ne d\u00e9crit pas un \u00e9tat ant\u00e9rieur de l\u2019humanit\u00e9. Elle a pour fonction th\u00e9orique de souligner la libert\u00e9 naturelle : aucun homme n\u2019est\u00a0<em>naturellement<\/em>\u00a0fait pour commander ou ob\u00e9ir. L\u2019oppression qui caract\u00e9rise les soci\u00e9t\u00e9s in\u00e9galitaires n\u2019est pas une fatalit\u00e9, mais un ph\u00e9nom\u00e8ne contingent. Que des hommes soumettent d\u2019autres hommes est un fait historique, et non une n\u00e9cessit\u00e9 propre \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce. La description de l\u2019\u00e9tat de nature souligne donc la servitude propre \u00e0 l\u2019\u00e9tat social.\u00a0<strong>Mais l\u2019homme civil n\u2019est pas seulement soumis \u00e0 la volont\u00e9 d\u2019autres hommes, le pauvre \u00e0 la volont\u00e9 du riche, l\u2019esclave \u00e0 celle du ma\u00eetre. Il y a en outre dans l\u2019\u00e9tat civil une servitude morale, la soumission \u00e0 l\u2019opinion et au pr\u00e9jug\u00e9. Bien loin de juger par lui-m\u00eame, l\u2019homme civil n\u2019a plus qu\u2019une pr\u00e9occupation, celle de se conformer \u00e0 l\u2019opinion des autres.<\/strong>\u00a0Au sens strict du terme, l\u2019\u00e9tat civil est synonyme d\u2019ali\u00e9nation : c\u2019est du regard des autres, ce ferment de corruption, que l\u2019individu tire le sentiment de sa propre existence.<\/p>\n<p>C\u2019est pourquoi le passage de l\u2019\u00e9tat de nature \u00e0 l\u2019\u00e9tat civil se solde par la perte de la libert\u00e9. Ce passage de l\u2019\u00e9tat naturel \u00e0 l\u2019\u00e9tat social n\u2019\u00e9tait pas in\u00e9luctable, mais il est irr\u00e9versible. Contrairement \u00e0 ce qu\u2019on dit parfois, il n\u2019y a aucune nostalgie d\u2019un \u00e2ge d\u2019or perdu chez Rousseau. Il sait bien que la culture a envelopp\u00e9 la nature et que cette transformation a arrach\u00e9 l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 l\u2019animalit\u00e9. En revanche, la perte de la libert\u00e9 qui est la cons\u00e9quence de l\u2019\u00e9tat social n\u2019est pas in\u00e9luctable. Si cette perte \u00e9tait d\u00e9finitive, ce serait une condamnation sans appel de la soci\u00e9t\u00e9 civile. Mais soci\u00e9t\u00e9 et libert\u00e9 ne s\u2019excluent pas irr\u00e9m\u00e9diablement l\u2019une l\u2019autre. L\u2019\u0153uvre politique de Rousseau montre au contraire que l\u2019homme, par des institutions appropri\u00e9es, peut gagner l\u2019\u00e9quivalent de ce qu\u2019il perd en quittant l\u2019\u00e9tat de nature. Il peut s\u2019unir \u00e0 ses semblables sans faire le sacrifice de sa libert\u00e9, puisqu\u2019il peut trouver dans la soci\u00e9t\u00e9 l\u2019\u00e9quivalent civil de sa libert\u00e9 native.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Le r\u00e8gne de la loi<\/strong><\/p>\n<p>Le probl\u00e8me pos\u00e9 par le\u00a0<em>Contrat social<\/em>\u00a0est pr\u00e9cis\u00e9ment d\u2019instituer l\u2019autorit\u00e9 politique sans que cette institution se fasse au pr\u00e9judice de la libert\u00e9 humaine. L\u2019homme devenu citoyen doit rester \u00ab aussi libre qu\u2019auparavant \u00bb, dit Rousseau. Est-ce possible ? Oui, \u00ab si chacun fait par le pacte social l\u2019\u00e9change de sa libert\u00e9 naturelle contre la libert\u00e9 civile et la libert\u00e9 morale \u00bb (<em>Contrat social, I, 8<\/em>). Or ces deux formes de libert\u00e9 sont forg\u00e9es par l\u2019\u00e9ducation et la culture, ce sont des libert\u00e9s reconquises \u00e0 travers une forme de\u00a0<em>soumission<\/em>.\u00a0<strong>Pour Rousseau, la libert\u00e9 n\u2019est pas le caprice : elle n\u2019est pas une fonction du d\u00e9sir, mais un effet de la loi, elle est exigence et non pas jouissance.<\/strong>\u00a0<strong>Si la philosophie de Rousseau d\u00e9pla\u00eet aux bourgeois, c\u2019est parce qu\u2019elle n\u2019est pas lib\u00e9rale : la seule libert\u00e9 qui nous soit accessible est celle du citoyen, et non de l\u2019individu.\u00a0<\/strong>Elle passe par la soumission \u00e0 la loi commune, et non \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat priv\u00e9. La libert\u00e9 est une conqu\u00eate de l\u2019homme sur lui-m\u00eame : elle met en \u0153uvre ses plus nobles facult\u00e9s et l\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e0 la vertu.<\/p>\n<p>Mais comment peut-on rester libre en ob\u00e9issant \u00e0 la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale ? Ce n\u2019est pas seulement parce qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une soumission volontaire ou consentie. \u00ab Tout homme \u00e9tant n\u00e9 libre est ma\u00eetre de lui-m\u00eame, nul ne peut sous quelque pr\u00e9texte que ce puisse \u00eatre, l\u2019assujettir sans son aveu \u00bb. C\u2019est aussi \u2013 et surtout \u2013 parce que l\u2019ob\u00e9issance \u00e0 la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale garantit le citoyen de toute d\u00e9pendance particuli\u00e8re. La loi lib\u00e8re le faible de la domination du puissant, elle interdit toute suj\u00e9tion de l\u2019homme par l\u2019homme. \u00ab La libert\u00e9 consiste moins \u00e0 faire sa volont\u00e9 qu\u2019\u00e0 n\u2019\u00eatre pas soumis \u00e0 celle d\u2019autrui \u00bb. Dans l\u2019\u00e9tat civil l\u00e9gitime, le citoyen \u00ab n\u2019ob\u00e9it qu\u2019aux lois, et c\u2019est par la force des lois qu\u2019il n\u2019ob\u00e9it pas aux hommes \u00bb. Ob\u00e9ir \u00e0 un homme, c\u2019est avoir un ma\u00eetre, tandis qu\u2019en ob\u00e9issant \u00e0 la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale on se soumet \u00e0 une autorit\u00e9 impersonnelle qui ne saurait supprimer la libert\u00e9.<\/p>\n<p>Mais ne confondons pas le fait et le droit.\u00a0<strong><em>\u00ab Dans les faits, les lois sont toujours utiles \u00e0 ceux qui poss\u00e8dent et nuisibles \u00e0 ceux qui n\u2019ont rien \u00bb<\/em><\/strong>, rappelle Rousseau. L\u2019histoire enseigne que les lois sont faites par les riches. Mal\u00e9diction de l\u2019\u00e9tat social, cette in\u00e9galit\u00e9 est-elle d\u00e9finitive ? Non, puisque, dans le\u00a0<em>Contrat social<\/em>, Rousseau indique les conditions sous lesquelles la loi est vraiment la loi, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019expression de la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale. La loi ainsi entendue est un id\u00e9al, bien entendu, dont les lois existantes sont des parodies grotesques. Mais la philosophie politique de Rousseau n\u2019aurait aucun sens si elle n\u2019envisageait la possibilit\u00e9 d\u2019une autre soci\u00e9t\u00e9.\u00a0<strong>Dans l\u2019\u00e9tat civil l\u00e9gitime \u2013 qui reste \u00e0 construire \u2013 la loi n\u2019est plus l\u2019instrument du riche : elle \u00e9mane du peuple, elle incarne l\u2019int\u00e9r\u00eat commun. En ob\u00e9issant \u00e0 la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale, le citoyen n\u2019ob\u00e9it qu\u2019\u00e0 lui-m\u00eame.<\/strong>\u00a0Car la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale n\u2019est pas pour lui une volont\u00e9 \u00e9trang\u00e8re, mais sa propre volont\u00e9, sinon comme homme du moins comme citoyen, c\u2019est-\u00e0-dire comme partie d\u2019un tout. \u00ab La volont\u00e9 constante de tous les membres de l\u2019Etat est la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale, c\u2019est par elle qu\u2019ils sont citoyens et libres \u00bb (<em>Contrat social, IV, 2<\/em>).<\/p>\n<p><strong>La loi du peu<\/strong><\/p>\n<p>Mais pour que la loi soit une vraie loi, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019expression de l\u2019int\u00e9r\u00eat commun, que faut-il faire ? La r\u00e9ponse de Rousseau est simple : il faut que le peuple fasse la loi.\u00a0<em>\u00ab La souverainet\u00e9 ne peut \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9e, par la m\u00eame raison qu\u2019elle ne peut \u00eatre ali\u00e9n\u00e9e, elle consiste essentiellement dans la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale, et la volont\u00e9 ne se repr\u00e9sente point (..) Les d\u00e9put\u00e9s du peuple ne sont donc ni ne peuvent \u00eatre ses repr\u00e9sentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure d\u00e9finitivement. Toute loi que le peuple en personne n\u2019a pas ratifi\u00e9e est nulle ; ce n\u2019est point une loi. Le peuple anglais pense \u00eatre libre, il se trompe fort ; il ne l\u2019est que durant l\u2019\u00e9lection des membres du parlement : sit\u00f4t qu\u2019ils sont \u00e9lus, il est esclave, il n\u2019est rien. Dans les courts moments de sa libert\u00e9, l\u2019usage qu\u2019il en fait m\u00e9rite bien qu\u2019il la perde. \u00bb (Contrat social<\/em>, III, 15). La volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale est l\u2019exercice m\u00eame de la souverainet\u00e9, et c\u2019est ce qui en interdit la repr\u00e9sentation. Car que signifierait en r\u00e9alit\u00e9 \u00ab repr\u00e9senter \u00bb la volont\u00e9 ? Ce serait admettre que quelqu\u2019un pourrait vouloir pour un autre. Or c\u2019est philosophiquement impossible : la volont\u00e9 est ce qui en tout homme n\u2019appartient qu\u2019\u00e0 lui, elle est la manifestation irr\u00e9ductible de sa libert\u00e9. \u00ab Le principe de toute action est dans la volont\u00e9 d\u2019un \u00eatre libre, on ne saurait remonter au-del\u00e0 \u00bb (<em>Emile<\/em>, IV).<\/p>\n<p><strong>Le raisonnement est imparable : la souverainet\u00e9 \u00e9tant une volont\u00e9, et la volont\u00e9 \u00e9tant par essence irrepr\u00e9sentable, la souverainet\u00e9 ne saurait l\u00e9gitimement \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9e<\/strong>. Soit le peuple veut, soit il ne veut pas, mais il n\u2019y a pas de demi-mesure. Si des repr\u00e9sentants pouvaient s\u2019exprimer en son nom, cette repr\u00e9sentation d\u00e9formerait la volont\u00e9 populaire. Elle introduirait des nuances qui en alt\u00e9reraient la puret\u00e9, conform\u00e9ment \u00e0 tel ou tel int\u00e9r\u00eat particulier. En r\u00e9alit\u00e9, la volont\u00e9 des repr\u00e9sentants se substituerait \u00e0 celle des repr\u00e9sent\u00e9s. Mais si la souverainet\u00e9 est irrepr\u00e9sentable, c\u2019est aussi parce que la volont\u00e9 est g\u00e9n\u00e9rale. Parce qu\u2019elle est une volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale, la souverainet\u00e9 dit la loi, mais ne l\u2019applique pas. Pur vouloir, la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale ne se d\u00e9l\u00e8gue pas. Seul le pouvoir ex\u00e9cutif, charg\u00e9 de l\u2019ex\u00e9cution des lois, se d\u00e9l\u00e8gue, car il d\u00e9termine les conditions d\u2019application de la loi aux cas particuliers.<\/p>\n<p>C\u2019est pourquoi les \u00ab d\u00e9put\u00e9s du peuple \u00bb, autrement dit ses repr\u00e9sentants, ne peuvent \u00eatre que \u00ab ses commissaires \u00bb, des ex\u00e9cutants investis d\u2019une mission strictement d\u00e9finie. \u00ab Ils ne peuvent rien conclure d\u00e9finitivement. Toute loi que le peuple en personne n\u2019a pas ratifi\u00e9e est nulle ; ce n\u2019est point une loi \u00bb. Seul le peuple est souverain, puisque la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale est celle de tous les citoyens visant l\u2019int\u00e9r\u00eat commun.\u00a0<strong>Les repr\u00e9sentants ne sauraient se substituer au peuple dans l\u2019exercice d\u2019une souverainet\u00e9 dont il est le d\u00e9tenteur l\u00e9gitime.<\/strong>\u00a0Mais s\u2019il est exclu qu\u2019ils aient le dernier mot, Rousseau sugg\u00e8re n\u00e9anmoins qu\u2019ils puissent participer \u00e0 l\u2019\u00e9laboration de la loi. Il ne dit pas, en effet, que toute loi que le peuple n\u2019a pas vot\u00e9e est nulle. Il emploie au contraire le terme de \u00ab ratification \u00bb pour d\u00e9signer l\u2019acte souverain par lequel le peuple approuve une proposition de loi. Cette ratification, toutefois, est absolument requise.\u00a0<strong>Une loi que le peuple entier n\u2019a pas approuv\u00e9e explicitement ne m\u00e9rite pas ce nom. Toute l\u00e9gislation sur laquelle chaque citoyen ne s\u2019est pas personnellement prononc\u00e9 est ill\u00e9gitime. Traduisons : une loi qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 approuv\u00e9e par r\u00e9f\u00e9rendum ne vaut rien.<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; A d\u00e9faut de lire Rousseau, on aime le caricaturer. Ce doux r\u00eaveur aux illusions champ\u00eatres ne serait bon qu\u2019\u00e0 susciter des ferveurs pr\u00e9pub\u00e8res. Au mieux, il serait un pr\u00e9romantique dont l\u2019\u0153uvre d\u00e9su\u00e8te moisit dans les rayons des biblioth\u00e8ques. 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